
Un documentariste célèbre se confie face caméra au terme de sa vie, confessant l’imposture que fut son existence. Pour cela, il accorde une ultime interview à l’un des ses anciens élèves pour dire enfin la vérité sur ce que fut réellement sa vie, exigeant pour cela la présence de son épouse. Très vite, en lieu et place des 25 questions préparées par celui qu’il estime son successeur, Leonard Fife se souvient à voix haute des tranches de son passé. Il n’a pas été cet objecteur de conscience réfugié au Canada. Il n’a pas toujours été cet époux modèle, dans les années 60, il avait femme et enfants, une vie trop bourgeoise qu’il a fuit. Parti pour acheter une maison qu’il voulait habiter loin de ses beaux-parents, mais comprenant qu’il ne pourrait jamais quitter Richmond, sous la pression de sa belle-famille, de sa femme, il n’est jamais revenu. Ce n’était pas prémédité, il a suivi son instinct qui l’a amené jusqu’au Canada. Et peut-être encore en amont, il se souvient avoir aussi épousé une jeune femme qui voulait se marier mais il ne sait plus.
C’est un film sur la recherche de la vérité nue par un homme âgé, Leonard Fife (Richard Gere), condamné par la maladie, qui n’a plus rien à perdre sauf sa réputation posthume à laquelle il semble renoncer avec cette confession à laquelle il associe son épouse, Emma (Uma Thurman), en tant que témoin malgré elle. Car, chez Schrader, au bout du chemin, si escarpé soit-il, la quête de rédemption est toujours présente. Cependant, en souhaitant être filmé, Leonard Fife, documentariste engagé, réputé pour dénoncer des scandales, ne fait-il pas, in fine, de sa vie le sujet d’un documentaire qui sera controversé à la sortie?
C’est un film puzzle déconstruit et reconstruit comme le sont les mécanismes de la mémoire, ce qu’on a été et ce dont on se souvient. Que reste-t-il d’une vie quand tout se conjugue au passé, imparfait?
«Qui peut dire où la mémoire commence,
Qui peut dire où le temps présent finit…»
(Aragon, Les Yeux d’Elsa)
Une bonne partie du récit est en flash-back. Il y a quatre époques filmées de manière différentes dans leurs formats et tonalités. Le voyage de Leonard jeune en Virginie jusqu’à la frontière canadienne est filmé en écran large dans une couleur désaturée, l’interview, en plan plus rapproché, est en couleur (bien que, souvent, tout soit éteint, Fife sur la sellette, à sa demande), certains souvenirs anciens sont en noir et blanc, une scène clé (image sublime), d’une couleur ambrée comme le whisky posé sur une table. Jacob Elordi joue Fife jeune, parfois rejoint par Fife âgé, Richard Gere… Si la mécanique du film semble complexe (en la disséquant), et, en cela, elle respecte la brillante construction narrative du livre tout en la simplifiant, le film demeure fluide et, en cela, c’est un vraiment grand film.
Richard Gere, que Schrader avait rendu célèbre avec American gigolo, il y a 45 ans, livre une interprétation sobre et intériorisée qui s’inscrit parfaitement dans ce film voulu sans pathos (un tour de force, compte tenu du sujet).


(Jacob Elordi)
ARP Sélection
(4,5 / 5)