
« LA SALAMANDRE »
Une balle est tirée, on a l’impression floue qu’un vieux monsieur s’est suicidé avec sa carabine. Générique. Une jeune femme se promène le long d’un fleuve en ville, manteau très long noir avec mini-jupe en Vinyl noir dessous, la mode early seventies ( le film est de 1972).
Mais il n’y a pas que le manteau noir pour identifier cette époque. Tout le film respire l’air confiné des ces années-là au quotidien en province avec cette révolte en filigrane, cette libération des mœurs qui a déjà frappé, cette apathie paradoxale de cette époque du plein emploi ou quand on a marre d’un boulot, on en cherche un autre qu’on trouve aussitôt. Le film parle d’un trio, un journaliste fauché, Pierre (Jean-Luc Bideau), pigiste pour une rédaction parisienne qui rechigne à lui payer son reportage de deux mois du Brésil… Fauché mais pas très inquiet, songeant à une proposition de scénario à partir d’un fait divers, trop paresseux (se disant incompétent) pour s’y mettre tout seul, faisant alors appel à un ami, Paul (Jacques Denis), écrivain ou peintre en bâtiment selon ses moyens, à qui il propose de partager la somme.
On va rapidement s’acheminer sur une relation triangulaire qui n’est en rien « Jules et Jim » car le cinéma Suisse n’est pas sentimental et encore moins dans la passion truffaldienne. A noter cependant la recopie du magasin de chaussures de Fabienne Tabard ou travaille Antoine Doinel dans « Baisers volés ». Hormis ce passage quasi-mimétique, photocopie du magasin de chaussures imaginé par Truffaut, Alain Tanner, réalisateur de « La Salamandre » est plus doux qu’un Godard tout en étant pas moins lucide, dans le genre photo réaliste non retouchée de l’époque et cet humour Suisse avec l’air de ne pas y toucher.
Retour au fait divers, était temps! Rosemonde a-t-elle tiré sur son oncle? C’est le sujet du scénario commandé à Pierre par on ne sait qui. Paul, l’écrivain, ne veut pas rencontrer Rosemonde par crainte d’être influencé mais avec le talent d’un enquêteur, la lecture du procès où elle fut acquittée, faute de preuves, fait fonctionner l’imagination de Paul. Enfant d’une famille nombreuse à la campagne, envoyée en ville habiter chez son oncle, Paul échafaude un scénario pas loin de la vérité qu’il oubliera aussitôt quand il rencontrera la vraie Rosemonde. Parce qu’il habite chez Pierre, le temps du scénario, qui couche avec Rosemonde, en copain ou quelque chose comme ça, c’est dans l’air du temps, et, ensuite, Pierre se laisse séduire aussi par Rosemonde et le raconte « tout naturellement » à sa femme. Réaction satyrique (ou pas) de la description de l’époque. La réponse de l’épouse, élevée à « personne n’est propriétaire du corps de l’autre » et autres théories sur l’amour libre, est la lecture d’un petit poème car elle lui trouve mauvaise mine.

« La Salamandre »
Et je n’ai toujours pas parlé de Bulle Ogier (Rosemonde), tellement irrésistible dans ce rôle de jeune femme qui avoue, in fine, n’avoir qu’une envie dans la vie : qu’on lui foute la paix. Rebelle, boudeuse amorale, attachante, elle n’a qu’un exutoire, la piscine municipale. Les petits boulots déprimants (on la découvre dans une usine de saucisses), révoltent moins Rosemonde que tout acte d’autorité. Si minime soit-il. Elle claque alors la porte mais avec Pierre et Paul, indifférents à autre chose que leur scénario, elle s’incruste et réussit enfin à créer ce trio libre, sans perspectives précises que de se faire plaisir (un peu) entre deux galères, attitude naturellement hédoniste et bavarde, à se plaindre quand tout ne va pas si mal, objectif : la liberté pour la liberté, sans projet précis, époque libertaire post-68, vaguement politique (Godard l’est bien davantage), emblématique des films Nouvelle Vague.
Un film quasiment parfait qui fait redécouvrir la nouvelle vague Suisse pour laquelle CINE+ a eu l’idée audacieuse de lancer un cycle suisse début mars. Parmi les films phare, outre » La Salamandre », « La Dentellière » de Claude Goretta qui vraiment marqué le début de la carrière d’Isabelle Huppert, » Les Arpenteurs » de Michel Soutter… On en reparle…
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