
Nas (Reda Kateb) marche dans Pigalle, il vient de sortir de prison mais Christina ne l’a pas attendu, partie pour Londres avec un nouveau mec, enceinte de surcroît, il l’apprend par une de ses amies, il encaisse. On n’en parlera plus. Obligé durant sa période probatoire de travailler au bar Le Prestige tenu par son grand frère Arezki (Slimane Dazi), on comprend que la moitié du bar est officieusement à lui, du moins c’est ce que pense Nas qui rechigne à jouer les employés modèles. L’agent de probation (Mélanie Laurent), en charge de sa réinsertion, couche avec son frère mais il est à mille lieues de s’en douter. Nas veut monter une société événementielle d’organisation de soirées pour laquelle il n’a pas le premier sou mais il en veut, débordant d’énergie, de projets, et sa moitié du Prestige le titille, c’est dans le bar de son frère, associé à un dur qui pense money et rien d’autre, un certain Lucrèce, qu’il organise sa première soirée. Une réussite sauf que le grand frère Arezki ne peut plus le supporter. Quinze ans à Pigalle, il rêve d’un chalet à la montagne et d’un petit restaurant peinard.

Le film démarre sur les retrouvailles de Nas et de quelques copains, les joutes oratoires qui vont rythmer presque tout le film sont alors bon enfant (chez moi, on appelle ça la macagna), la Méditerranée, c’est ça, cette fraternité interne, cette parenté dans la culture de ne rien laisser paraître entre hommes. Société macho qui vénère les mères. Cette manière de faire marcher l’autre, de lui dire certaines vérités au passage mais sans dépasser une certaine limite et l’autre répond et on rit de soi et de l’autre, tout va mal parfois, souvent, mais on frime, on donne le change. Sauf qu’ici la limite va être dépassée et c’est bien là le danger d’un jeu social verbal où les mots sont des armes ; quand on en fait trop, les vexations s’accumulent, les frustrations et les humiliations pour un rien remontent à la surface. L’impression d’être pris pour un con. De l’accolade d’hier, on garde un goût amer, on bascule aussitôt sur les idées de vengeance et règlement de comptes. En petit groupe, les mots ne sont pas assez forts pour dézinguer celui qui vous a humilié. Toujours les mots car le passage à l’acte dans ce film est rare, les réalisateurs ont fait l’impasse sur la violence physique, pas voulu faire un polar violent mais parler des derniers parisiens. Comme tous les parisiens, ils viennent d’ailleurs et la gentrification galopante de leurs quartiers va les pousser dehors sous peu. Pigalle est un îlot de résistance aux marchands qui investissent tous les quartiers de Paris, achètent la ville. C’est le sujet du film d’où le titre, aujourd’hui, l’exil vers la périphérie est en marche pour tous.
Si la plupart des copains d’Arezki sont morts, lui-même est taciturne, la génération suivante, celle de Nas, ne veut pas à renoncer à la fête pour autant. Les personnages rêvent de réussite, de nuits peuplée de filles trop belles et d’argent facile, échafaudent sans cesse des projets, des combines, le plus souvent pour sauver leur peau… En préalable, les faux papiers, les échappatoires, les promesses et les arnaques minables mais l’envie d’en être et de faire quelque chose de sa vie prend le dessus. Les femmes, remarquablement absentes (extérieurement) de ces sociétés macho, interviennent parfois pour leur remettre les idées en place… Comme l’attachée de probation qui, dans l’intimité, interdit à Arezki de tout foutre en l’air, dont sa carrière à elle, parce que soudain il ne supporte plus Nas…
(4,5 / 5)