
« I SMILE BACK » d’Adam Salky (compétition)

Si l’on est immédiatement agacé de l’inflation sur les écrans ciné/TV de l’utilisation de la psychose maniaco-dépressive (renommée pudiquement bipolarité) pour caractériser un personnage (Carrie dans la série « Homeland » étant l’exemple le plus invasif), on se rend compte que le sujet est autre, que cette pathologie sert d’angle de départ pour expliquer le comportement d’Elaine, dite Lainey, dont on verra ensuite qu’elle reproduit les schémas de souffrance de sa famille paternelle (l’hérédité, dit-on, saute une génération), ce père qui les a abandonnées, elle et sa mère quand Elaine avait neuf ans.
Au delà de cette pathologie (qui lui impose un traitement au Lithium à vie), Lainey est aussi une sorte de Madame Bovary du nouveau millénaire, droguée aux psychotropes, la cocaïne, l’alcool, la marijuana, le sexe avec n’importe qui, des excitants et des calmants en alternance avec l’objectif de se défouler, voire de se faire mal (on pense au très fort « Looking for Mr Goobar » beaucoup plus choc et frontal, la double vie, la souffrance en référence au martyre du corps indissociable du plaisir) et d’être ensuite capable de donner le change à son mari et leurs deux enfants.
Lainey a une famille idéale, un mari amoureux et réciproquement, deux enfants en bas âge qu’elle aime sincèrement mais les seuls sentant instinctivement le malaise maternel, surtout jeune garçon en proie aux tics et tocs. Lainey barbote dans une anxiété qui lui fait refuser par exemple, d’adopter un chien afin d’éviter le chagrin de sa mort environ dix ans plus tard… Au premier degré, cette mère de famille semble narcissique (les miroirs), et transgressive (couchant même avec le mari d’un couple dont Bruce et elle sont les intimes). Mais surtout Lainey, tandis qu’elle ne mange rien à table pour garder la ligne, se gave en cachette de substances licites et illicites : des comprimés en vrac, une ligne de coke, de la Vodka, des cigarettes au volant de sa voituré etc… Tout geste quotidien est effort et entraîne de se droguer avec n’importe quel régulateur chimique de l’humeur pour, paradoxalement, « se protéger », mettre une barrière en soi et les autres, et surtout afin d’être « à la hauteur » de la situation, en deux mots, être en mesure de jouer à « faire semblant » d’être comme tout le monde…
Le film est scindé en deux parties floues par la première cure de désintoxication que subit Lainey durant un mois dont elle sort apparemment apaisée et dont on pressent naturellement qu’il ne s’agit que d’une rémission avant la rechute.
Bien qu’on ait l’impression tout au long du film que le réalisateur n’en fait pas trop, qu’il respecte des limites à ce qu’on peut montrer sans choquer de nos jours (un film comme « Looking for Mr Goodbar » datant de 1980, au lendemain immédiat des années libertaires et libératrices, en montre cent fois plus)… c’est après la projection du film qu’on se rend compte de son impact et combien ça fonctionne : totalement flippant, en fait, sensible et douloureux, très habile dans sa construction et son crescendo. Avec toujours la force de la dimension d’inéluctable (ici, elle empreigne insidieusement tout le récit) qui transforme un drame en tragédie.
Ce film pourrait bien décrocher un prix mais pas celui du public qui a semblé ne pas apprécier (j’ai entendu des trucs incroyables comme « c’est un doc sur la drogue », « décidément, on aura tout supporté, etc…)