
Quand Marvin, qui s’appelle désormais Martin, se prépare à monter sur scène, brossant ses sourcils face au miroir de sa loge, que l’on retrouve la même scène vers la fin du film, on pense aussitôt à « Les Garçons et Guillaume à table! ». Si le traumatisme originel n’est pas le même, les chemins de résilience de Guillaume et Marvin obéissent à la même logique. Deux individus « différents » qui trouveront leur salut en convertissant leurs souffrances d’enfance et d’adolescence en force créative, en création tout court : faire de cette enfance traumatique un spectacle, passer de l’obscurité d’autrefois, pavée d’humiliations et de questionnements, à la lumière du Paris artistique, être enfin reconnu pour ce que l’on est avec ses « différences ». Montrer au public ce que l’on tentait de cacher autrefois. Cependant, ici, Anne Fontaine s’offre un épilogue de réconciliation de Marvin, devenu Martin, avec son père (Gregory Gadebois est un grand acteur, il fait passer beaucoup d’émotions dans ce film), épilogue gentiment optimiste dont on aurait pu se passer, à mon avis…

Le film traite d’un sujet universel : échapper à l’ostracisation d’hier en l’intégrant dans la création d’aujourd’hui. Ce qui faisait ricaner hier les camarades de lycée de Marvin Bijou, qui le persécutaient, le poids de cette famille obtuse, débordant de préjugés, refusant d’admettre que leur fils est où sera homosexuel, qu’il est plus délicat et tellement différent de son frère, de son père, ces deux derniers présentés comme des brutes bornées, émouvra demain un public parisien quand il leur présentera sa pièce de théâtre racontant son histoire. Mais pour cela, il faut partir de ce village, changer de ville, de nom, de vie, renaître en utilisant les décombres encore tièdes de son ancienne vie. On serait tenté de citer Nietzsche «ce qui ne tue pas rend plus fort» et de noter la fonction thérapeutique de la démarche, mais ce serait faire impasse sur la dimension artistique (et l’art, dans son dépassement de la réalité, n’a pas vocation à être une thérapie) ; l’oeuvre autobiographique du créateur, une fois exposée au plus grand nombre, au delà du don d’écrire, se raconter et de se mettre en scène, existe en tant que telle.

A Paris, Marvin trouvera des gens qui vont l’aider, l’héberger, ne pas le juger, comme ce couple gay de longue date qui devient un peu sa nouvelle famille (magnifique composition de Vincent Macaigne, sobre et émouvante). Démarrant sa vie amoureuse avec un vieux play-boy inconstant (Charles Berling), ce dernier le confiera après sa mort à une amie proche : Isabelle Huppert (qui joue son propre rôle). Elle l’aidera au delà de ses espérances à monter son spectacle jusqu’à partager la scène avec lui.

(4 / 5)