
Quand Marguerite Duras, perfectionniste, voire obsessionnelle, dont les disputes avec Madeleine Renaud sont célèbres, s’échine à donner des indications de jeu à son actrice favorite, cette dernière l’envoie balader, comme d’habitude. Le jour de la première, Duras voit, sidérée, « sa mère sur scène », c’est elle qui le raconte… Madeleine Renaud qui possèdait une intelligence instinctive des rôles que Marguerite Duras, qui croyait à l’effort, ne s’expliquera jamais, jouait le rôle mieux que l’auteur de la pièce et du livre (« Des journées entières dans les arbres » ou « Savannah bay ») n’aurait pu l’imaginer. Plus vrai que nature, comme on dit.
Ainsi, une fois encore, Benoit Magimel dont le rôle dans « La fille de Brest » est celui d’un brillant professeur, passionné par ses recherches médicales, lui-même Breton et ayant fait le choix d’un hôpital de Bretagne au lieu de briller à Paris, comprend immédiatement l’essence du rôle. Bien qu’il s’en soit défendu hier (lors d’une rencontre post-projection organisée chez CanalPlus par CinéPlus) trouvant qu’il était difficile de trouver sa place auprès de super-pontes de la médecine et d’acteurs de la recherche ayant l’habitude de parler dans des commissions d’expertise médicale, Magimel a saisi instinctivement la modestie bienveillante du personnage qu’une seule chose préoccupe : trouver des crédits de fonctionnement pour financer son laboratoire de recherche. C’est donc avec une grande sobriété qu’il interprète le professeur Le Bihan, dont les gesticulations du Dr Frachon, pneumologue, devenue, après la mort de plusieurs de ses patients, combattante survoltée pour sauver tous les malades de France et de Navarre ayant ingéré du Médiator, avec les conséquences dramatiques que l’on sait, ne me mèneront qu’à une chose : la suppression des crédits de recherche de L’INSERM dont il espérait un agrément permanent, rêve de tous les chercheurs, qu’ils soient grands professeurs de médecine ou de sciences ou chercheurs passionnés, sans publicité, dans un modeste laboratoire de recherche. Sans rancune à l’égard du Docteur Frachon, humaniste et humain (quand sa nouvelle étudiante en pharmacie, venue faire une thèse, est recrutée pour la croisade anti-Mediator, il s’inquiète de savoir si son ralliement à Irène Frachon ne va pas nuire à son avenir professionnel), ce professeur de médecine sera obligé de s’exiler au Canada qui lui proposera immédiatement un poste à sa mesure.

Pour l’anecdote, le professeur Luc Montagnier, découvreur du virus du SIDA au début des années 80, reconnu tardivement par ses pairs et encore plus tard par le grand public, fut mis ensuite à la porte par la France, qui, après avoir enfin construit pour lui un coûteux laboratoire de recherche à l’Institut Pasteur, le laissa partir pour rejoindre les USA qui l’accueillit à bras ouvert. Le motif? L’âge de la retraite… Mais revenons à nos moutons… ET notons au passage l’excellent cycle LA SCIENCE FAIT SON CINÉMA sur les chaînes CINÉ+ en ce moment (du 7 octobre au 14 décembre, cf. mon post sur ce cycle : http://wp.me/p5sBTq-44H…) qui a pour objectif de désenclaver la science et la débusquer dans chaque film, les scientifiques seraient-ils les nouveaux héros au cinéma? Le Doc « Sciences/Fiction sera diffusé le 1er novembre, 7 chercheurs s’y expriment, rare…
Le jour ou g vu Benoit Magimel dans le film « Déjà mort » d’Olivier Dahan, film précédant la grosse machine à Oscars de « La Môme », etc… J’ai compris que c’était lui, le meilleur acteur français. Son intelligence du rôle, celui d’un blouson doré amoral et désespéré, cheveux platinés, regard hagard, beau mais fracassé par la solitude, les drogues et l’oisiveté, livré à lui-même dans une maison immense désertée par ses parents, qui s’imagine s’improviser producteur de films X, ignorant tout de ce milieu, paresseux, en quête d’argent facile, flanqué d’un compagnon de jeu (Romain Duris, ici, excellent, pas toujours le cas..), Benoit Magimel était hallucinant de vérité et d’émotion. Depuis, j’ai suivi sa carrière et je suis au regret de vous dire ici sur mon blog que je ne m’étais pas trompé, la suite a conforté ma certitude que le meilleur acteur de sa génération est celui que beaucoup ont découvert enfant dans « La vie est un long fleuve tranquille ». La liste des réalisateurs avec qui il a tourné est impressionnante, car eux aussi avaient compris le talent exceptionnel du discret Benoît Magimel … Barbet Schroeder (« Inju »), Haneke (« La Pianiste »), trois films avec Chabrol, Téchiné (« Les Voleurs »), etc… Nicole Garcia (« Selon Charlie »), 2 films avec Diane Kurys (dont « Pour une femme » en duo avec Duvauchelle qui pourrait bien lui succéder), cf. La liste d’ALLOCINE…
Si Benoit Magimel n’a jamais cessé de tourner (une série, trois films pour 2016, un en préparation), il alterne premiers et seconds rôles, et, ironie des « professionnels de la profession » (Godard), c’est un César du second rôle qu’on lui a décerné pour « La tête haute » de la même réalisatrice que « La fille de Brest », Emmanuelle Bercot, qui, également comédienne, a reçu le prix d’interprétation féminine à Cannes pour « Mon roi » de Maïwenn (pas encore vu ce film, désolée… Il doit être diffusé sur Canal+ en ce moment…)
Devrait-il « passer par la case théâtre » comme tant d’acteurs de cinéma aujourd’hui pour obtenir enfin la reconnaissance qu’il mérite dont il n’a d’ailleurs pas vraiment besoin et peut-être nulle envie? Le public l’aime et hier soir, les bloggers, qui sont des spectateurs pas tout à fait comme les autres, ont tous répondu présent, la salle était comble…
La modestie de Benoit Magimel hier chez Canal+ après la projection du film m’a sidérée. Lui disant un mot dans l’escalier qui menait au cocktail, j’ai pu le vérifier. Car l’auteur de ces lignes, malgré sa timidité, comprenant qu’après deux heures de projection et une heure de questions et réponses, il ne serait pas présent au cocktail, fatigué par ce marathon promo, lui a posé la dernière question du débat qui n’en était pas vraiment une… Plutôt la maladroite déclaration de mon admiration pour lui…
Quelques bouchées au chocolat noir plus loin, un verre à la main, j’ai parlé à nouveau à la réalisatrice (moi, trop bavarde…), mais le temps n’était plus aux questions/réponses… Emmanuelle Bercot m’avait répondu, toujours en montant l’escalier de la salle au cocktail, que bien que fille d’un prof de médecine (et ma question sur la filiation professionnelle avait l’air de l’étonner), elle avait choisi le cinéma, et alors? Forte personnalité, volubile durant la promo du film mais pas facile d’accès… Pour ma part, mon père, mort il y a plus de 30 ans, également prof de médecine, j’avais choisi prudemment la pharmacie, petite sœur aseptisée de la médecine, en rêvant de littérature, on peut toujours rêver… Puis, se ravisant, elle m’avait dit ensuite qu’en fait, elle regrettait de ne pas être médecin afin sauver des vies… Et, en cela, on rejoint la vision idéalisée de la médecine délivrée par « La fille de Brest » et on comprend mieux l’empathie de la réalisatrice pour le combat du Docteur Irène Frachon…

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